Francesco PETRARCA (1304-1374)
Lyon, Jean de Tournes, 1545, p. 167 [←Gallica].

Passa la nave mia colma d’oblio,
Per aspro Mare a meza notte il verno
Infra Scilla, e Caribdi, & al gouerno
Siede’l Signor, anzi’l nemico mio:

A ciascun remo vn pensier pronto, e rio,
Che la tempesta, e’l fin par ch’abbi a scherno:
La vela rompe vn vento humido eterno
Di sospir, di speranze, e di desio:

Pioggia di lagrimar, nebbia di sdegni
Bagna, e rallenta le gia stanche sarte,
Che son d’error con ignorantia attorto:

Celansi i duo miei dolci vsati segni:
Morta fra l’onde è la ragion, e l’arte,
Tal, ch’incomincio a desperar del porto.

Lyon, Jean de Tournes, 1549, p. 28 [←Gallica].

Quand le désir de ma haute pensée
Me fait voguer en mer de ta beauté,
Espoir du fruit de ma grand loyauté
Tient voile large à mon désir haussée,

Mais cette voile ainsi en l’air dressée,
Pour me conduire au port de privauté,
Trouve en chemin un flot de cruauté,
Duquel elle est rudement repoussée.

Puis de mes yeux la larmoyante pluie,
Et les grands vents de mon soupirant cœur,
Autour de moi émeuvent tel orage,

Que si l’ardeur de ton amour n’essuie
Cette abondance (hélas) de triste humeur,
Je suis prochain d’un périlleux naufrage.

Le Théâtre, Le second livre de la Gélodacrye,
Paris, V. Sertenas et G. Barbé, 1561, p. 225 [←Gallica].

Mon navire s’en va tout chargé d’oubliance
Sur une mer fâcheuse, à minuit, en hiver,
Entre Scylle et Charybde, ou pour le gouverner
Mon plus grand ennemi a pris toute puissance :

À chacun aviron un penser se balance,
Qui veut et la tempête et la mort éprouver,
Contre le voile un vent ne cesse d’étriver
Humide de soupirs, de désirs, d’espérance.

Une pluie de pleurs, la nue de malheur
A mouillé et lâché le voile et le cordage,
Lesquels furent tissus d’ignorance et d’erreur :

Mes deux astres jumeaux à moi ne se présentent,
Et l’art et la raison dans la vague s’absentent,
Si bien que je ne puis espérer le rivage.

Paris, Abel L’Angelier, 1576, I, Sonnets, XLVIII, f° 14v° [←Gallica].

Ma nef s’en va flottant dessus la mer d’Amour,
Tantôt bas, tantôt haut, comme les flots la pressent :
Nulles terres, nuls ports à mes yeux s’apparaissent,
Rien que mer, rien que ciel je ne vois à l’entour.

Mes antennes, mon mat sont émus tout autour,
Du Sers et de l’Autan, qui mille assauts leur dressent :
Ma carène s’effondre, et mes cables s’abaissent,
Et mille épais brouillards me recèlent le jour.

Jupin sis en son char ses destriers rouges guide,
Et tonnant, éclairant, foudroyant par le vide,
Me met devant les yeux la mort et son effroi.

J’appelle en vain les Dieux, déplorant ma fortune,
Mais sourds sont les Jumeaux, et sourd aussi Neptune,
La mer, les vents, les Dieux conjurent contre moi.

Gramont, Ma barque char­gée d’oubli… (1842)   ↓   ↑   ⇑  →t.o.
Poésies de Pétrarque, « Du vivant de Laure »,
Paris, Paul Masgana, 1842, sonnet CLVI, p. 132 [←Gallica].

description allégorique de sa peine amoureuse.

Ma barque char­gée d’oubli vogue au mi­lieu de la nuit, en hi­ver, sur une mer affreuse entre Scyl­la et Cha­rybde, et au gou­ver­nail est assis mon Sei­gneur, na­guère mon enne­mi ;

À chaque rame est un pen­ser har­di et fa­rouche qui semble se rail­ler de la tem­pête et de l’is­sue de ce voyage ; la voile se rompt sous l’ef­fort éter­nel d’un vent hu­mide et for­mé de sou­pirs, d’es­pé­rances et de dé­sirs ;

Une pluie de larmes, une neige de dé­dains baigne et alour­dit les cor­dages déjà fa­ti­gués qui sont tis­sus d’er­reur et d’igno­rance tor­dues en­semble ;

Mes deux signaux, qui me guident dou­ce­ment d’or­di­naire, sont main­te­nant ca­chés : la rai­son et l’art ont pé­ri au sein des ondes ; si bien que je com­mence à dé­ses­pé­rer du port.

F. Brisset, Mon navire, oublié… (1933)   ↓   ↑   ⇑  →t.o.
Pétrarque à Laure. Les Sonnets, « À Laure vivante »,
Paris, J.-A. Quereuil, 1933, CXXXVII, p. 137 [←Gallica].

Mon navire, oublié par tous, en plein hiver,
Sur la mer tourmentée, au milieu de la nuit,
Vogue entre Charybde et Scylla ; debout, mon maître,
Ou mieux mon ennemi, se tient au gouvernail.

L’inquiétude ardente et mauvaise qui semble
Braver tempête et mort, manœuvre chaque rame ;
Sous un vent constamment gonflé de longs soupirs
D’espoirs et de désirs, la voile est déchirée ;

Les larmes en torrent, les dédains en nuage,
S’en viennent alourdir les haubans fatigués
Et déjà surchargés d’erreur et d’ignorance.

Mes guides coutumiers disparaissent tous deux ;
Habileté, raison, sont mortes dans l’orage ;
Je crains de ne jamais arriver à bon port.

























Lyon, Jean de Tournes, 1549, p. 28 [←Gallica].

Quand le désir de ma haute pensée
Me fait voguer en mer de ta beauté,
Espoir du fruit de ma grand loyauté
Tient voile large à mon désir haussée,

Mais cette voile ainsi en l’air dressée,
Pour me conduire au port de privauté,
Trouve en chemin un flot de cruauté,
Duquel elle est rudement repoussée.

Puis de mes yeux la larmoyante pluie,
Et les grands vents de mon soupirant cœur,
Autour de moi émeuvent tel orage,

Que si l’ardeur de ton amour n’essuie
Cette abondance (hélas) de triste humeur,
Je suis prochain d’un périlleux naufrage.

Le Théâtre, Le second livre de la Gélodacrye,
Paris, V. Sertenas et G. Barbé, 1561, p. 225 [←Gallica].

Mon navire s’en va tout chargé d’oubliance
Sur une mer fâcheuse, à minuit, en hiver,
Entre Scylle et Charybde, ou pour le gouverner
Mon plus grand ennemi a pris toute puissance :

À chacun aviron un penser se balance,
Qui veut et la tempête et la mort éprouver,
Contre le voile un vent ne cesse d’étriver
Humide de soupirs, de désirs, d’espérance.

Une pluie de pleurs, la nue de malheur
A mouillé et lâché le voile et le cordage,
Lesquels furent tissus d’ignorance et d’erreur :

Mes deux astres jumeaux à moi ne se présentent,
Et l’art et la raison dans la vague s’absentent,
Si bien que je ne puis espérer le rivage.

Paris, Abel L’Angelier, 1576, I, Sonnets, XLVIII, f° 14v° [←Gallica].

Ma nef s’en va flottant dessus la mer d’Amour,
Tantôt bas, tantôt haut, comme les flots la pressent :
Nulles terres, nuls ports à mes yeux s’apparaissent,
Rien que mer, rien que ciel je ne vois à l’entour.

Mes antennes, mon mat sont émus tout autour,
Du Sers et de l’Autan, qui mille assauts leur dressent :
Ma carène s’effondre, et mes cables s’abaissent,
Et mille épais brouillards me recèlent le jour.

Jupin sis en son char ses destriers rouges guide,
Et tonnant, éclairant, foudroyant par le vide,
Me met devant les yeux la mort et son effroi.

J’appelle en vain les Dieux, déplorant ma fortune,
Mais sourds sont les Jumeaux, et sourd aussi Neptune,
La mer, les vents, les Dieux conjurent contre moi.

Gramont, Ma barque char­gée d’oubli… (1842)   ↓   ↑   ⇑  →t.o.
Poésies de Pétrarque, « Du vivant de Laure »,
Paris, Paul Masgana, 1842, sonnet CLVI, p. 132 [←Gallica].

description allégorique de sa peine amoureuse.

Ma barque char­gée d’oubli vogue au mi­lieu de la nuit, en hi­ver, sur une mer affreuse entre Scyl­la et Cha­rybde, et au gou­ver­nail est assis mon Sei­gneur, na­guère mon enne­mi ;

À chaque rame est un pen­ser har­di et fa­rouche qui semble se rail­ler de la tem­pête et de l’is­sue de ce voyage ; la voile se rompt sous l’ef­fort éter­nel d’un vent hu­mide et for­mé de sou­pirs, d’es­pé­rances et de dé­sirs ;

Une pluie de larmes, une neige de dé­dains baigne et alour­dit les cor­dages déjà fa­ti­gués qui sont tis­sus d’er­reur et d’igno­rance tor­dues en­semble ;

Mes deux signaux, qui me guident dou­ce­ment d’or­di­naire, sont main­te­nant ca­chés : la rai­son et l’art ont pé­ri au sein des ondes ; si bien que je com­mence à dé­ses­pé­rer du port.

F. Brisset, Mon navire, oublié… (1933)   ↓   ↑   ⇑  →t.o.
Pétrarque à Laure. Les Sonnets, « À Laure vivante »,
Paris, J.-A. Quereuil, 1933, CXXXVII, p. 137 [←Gallica].

Mon navire, oublié par tous, en plein hiver,
Sur la mer tourmentée, au milieu de la nuit,
Vogue entre Charybde et Scylla ; debout, mon maître,
Ou mieux mon ennemi, se tient au gouvernail.

L’inquiétude ardente et mauvaise qui semble
Braver tempête et mort, manœuvre chaque rame ;
Sous un vent constamment gonflé de longs soupirs
D’espoirs et de désirs, la voile est déchirée ;

Les larmes en torrent, les dédains en nuage,
S’en viennent alourdir les haubans fatigués
Et déjà surchargés d’erreur et d’ignorance.

Mes guides coutumiers disparaissent tous deux ;
Habileté, raison, sont mortes dans l’orage ;
Je crains de ne jamais arriver à bon port.

























textes modernisés
[R]

 

En ligne le 27/03/20.
Dernière révision le 26/10/20.