Francesco PETRARCA (1304-1374)
Lyon, Jean de Tournes, 1545, I, CIII, p. 132.

SAmor non è, che dunque è quel, chi sento?
Ma segli è Amor, per Dio che cosa, e quale?
Se buona, ondè leffeto aspro mortale?
Se ria, ondè si dolce ogni tormento?

Sa mia voglia ardo, ondèl pianto, el lamento?
Sa mal mio grado, il lamentar che vale?
Ò viua morte, ò dilettoso male
Come puoi tanto in me, sio nol consento?

E siol consento, a gran torto mi doglio:
Fra si contrari venti in frale barca
Mi trouo in alto Mar senza gouerno,

Si lieue di saper, derror si carca,
Chi medesmo non sò, quel chio mi voglio,
E tremo a mezza state, ardendo il verno.

Les Œuvres poétiques, « Douze Sonnets de Pétrarque »,
Paris, M. de Vascosan et G. Corrozet, 1547, f° 56r°v° [←Gallica].

Que sens-je en moi, samour ne suis sen­tant ?
Si cest amour, quel peut-il être, et quoi ?
Si bon, doù vient leffet mortel de soi ?
Sinon, doù vient que le mal men plaît tant ?

Si jards à gré, que vais-je lamentant ?
Si à mal gré, quen vaut le triste émoi ?
Ô vive mort ! doux mal, as-tu sur moi
Tant de pouvoir, si ny suis consentant ?

Si jy consens, à grand tort je me deulx :
Sans gouvernail je me trouve en mer plaine,
En nef fragile, entre vents si divers,

De savoir vide, et derreur si fort pleine.
Que je ne sais moi-même que je veux :
Lété je tremble, et brûle les hivers.

Lyon, B. Rigaud, 1584, sonnet XXI, f° 23v° [←Gallica].

SI ce nest point Amour, quest-ce donc que je sens ?

Mais las ! si cest amour, hé que chose est-ce, et quelle ?
Si bonne, hélas ! doù vient que sa peine est mortelle !
Sinon doù le tourment si doux à tous mes sens ?

Si je brûle à mon gré doù les plaintifs accents ?
Si malgré moi je meurs, que me sert ma querelle ?
Ô vive mort ! ô mal plein de joie immortelle !
Dieux comme puis-je tant à ce si ne consens ?

Que si japprouve tout, à tort je me lamente :
Sans pilote ma nef court parmi la tourmente
Portée en haute mer par des vents la fureur.

Si de savoir légère, aussitôt derreur pleine :
Tant que moi-même encor je ne sais qui me mène,
En été froid je suis, lhiver plein de chaleur.

Gramont, Si ce n’est pas l’amour… (1842)   ↓   ↑   ⇑  →t.o.
Poésies de Pétrarque, « Du vivant de Laure »,
Paris, Paul Masgana, 1842, sonnet CII, p. 100 [←Gallica].

doutes sur la nature de l’amour.

Si ce n’est pas l’amour, qu’est-ce donc que je sens ? mais si c’est l’amour, pour Dieu, quelle chose est cela ? Si elle est bonne, d’où vient cet effet cruel jus­qu’à la mort ? si elle est mau­vaise, com­ment tout ce tour­ment semble-t-il si doux ?

Si c’est de mon choix que je brûle, pour­quoi ces pleurs et ces plaintes ? si c’est mal­gré moi, à quoi la plainte sert-elle ? Ô vi­vante mort, ô déli­cieuse souf­france ! com­ment as-tu sur moi tant d’em­pire, si je n’y con­sens pas ?

Et si j’y consens, c’est à grand tort que je m’af­flige. Je me trouve en pleine mer sans gou­ver­nail, et au mi­lieu de vents si enne­mis sur une barque fra­gile,

Si légère de sa­voir et si char­gée d’erreur, que je ne sais moi-même ce que je veux, et je fris­sonne au mi­lieu de l’été, tan­dis que je brûle en hi­ver.

























←o
Les Œuvres poétiques, « Douze Sonnets de Pétrarque »,
Paris, M. de Vascosan et G. Corrozet, 1547, f° 56r°v° [←Gallica].

Que sens-je en moi, samour ne suis sen­tant ?
Si cest amour, quel peut-il être, et quoi ?
Si bon, doù vient leffet mortel de soi ?
Sinon, doù vient que le mal men plaît tant ?

Si jards à gré, que vais-je lamentant ?
Si à mal gré, quen vaut le triste émoi ?
Ô vive mort ! doux mal, as-tu sur moi
Tant de pouvoir, si ny suis consentant ?

Si jy consens, à grand tort je me deulx :
Sans gouvernail je me trouve en mer plaine,
En nef fragile, entre vents si divers,

De savoir vide, et derreur si fort pleine.
Que je ne sais moi-même que je veux :
Lété je tremble, et brûle les hivers.

Lyon, B. Rigaud, 1584, sonnet XXI, f° 23v° [←Gallica].

SI ce nest point Amour, quest-ce donc que je sens ?

Mais las ! si cest amour, hé que chose est-ce, et quelle ?
Si bonne, hélas ! doù vient que sa peine est mortelle !
Sinon doù le tourment si doux à tous mes sens ?

Si je brûle à mon gré doù les plaintifs accents ?
Si malgré moi je meurs, que me sert ma querelle ?
Ô vive mort ! ô mal plein de joie immortelle !
Dieux comme puis-je tant à ce si ne consens ?

Que si japprouve tout, à tort je me lamente :
Sans pilote ma nef court parmi la tourmente
Portée en haute mer par des vents la fureur.

Si de savoir légère, aussitôt derreur pleine :
Tant que moi-même encor je ne sais qui me mène,
En été froid je suis, lhiver plein de chaleur.

Gramont, Si ce n’est pas l’amour… (1842)   ↓   ↑   ⇑  o
Poésies de Pétrarque, « Du vivant de Laure »,
Paris, Paul Masgana, 1842, sonnet CII, p. 100 [←Gallica].

doutes sur la nature de l’amour.

Si ce n’est pas l’amour, qu’est-ce donc que je sens ? mais si c’est l’amour, pour Dieu, quelle chose est cela ? Si elle est bonne, d’où vient cet effet cruel jus­qu’à la mort ? si elle est mau­vaise, com­ment tout ce tour­ment semble-t-il si doux ?

Si c’est de mon choix que je brûle, pour­quoi ces pleurs et ces plaintes ? si c’est mal­gré moi, à quoi la plainte sert-elle ? Ô vi­vante mort, ô déli­cieuse souf­france ! com­ment as-tu sur moi tant d’em­pire, si je n’y con­sens pas ?

Et si j’y consens, c’est à grand tort que je m’af­flige. Je me trouve en pleine mer sans gou­ver­nail, et au mi­lieu de vents si enne­mis sur une barque fra­gile,

Si légère de sa­voir et si char­gée d’erreur, que je ne sais moi-même ce que je veux, et je fris­sonne au mi­lieu de l’été, tan­dis que je brûle en hi­ver.

F. Brisset, Si ce n’est pas l’amour… (1933)   ↓   ↑   ⇑  →o→
Pétrarque à Laure. Les Sonnets, « À Laure vivante »,
Paris, J.-A. Quereuil, 1933, LXXXVIII, p. 88 [←Gallica].

Si ce n’est pas l’amour, qu’est-ce donc que j’éprouve ?
Si c’est l’amour, par Dieu, quel est ce sentiment ?
Si c’est un bien, pourquoi peut-il être mortel ?
Si c’est un mal, pourquoi se montre-t-il si doux ?

Si je veux mes douleurs, pourquoi soupirs et larmes ?
Si c’est contre mon gré, pourquoi me lamenter ?
Ce cher mal qui me tue en me laissant vivant
Quel pouvoir a-t-il donc, si je n’y consens pas ?

Si j’y consens, alors j’ai bien tort de me plaindre.
Dans une barque frêle au milieu de l’orage
Je reste en pleine mer et suis sans gouvernail,

Manquant d’expérience et désorienté
À tel point que j’ignore hélas, ce que je veux,
Brûlant en plein hiver, glacé même en été.

























textes modernisés
[R]

 

En ligne le 06/04/26.
Dernière révision le 06/04/26.