Étienne JODELLE
(1532-1573)
Dernier poème en ligne :
1574 : Myrrhe brûlait jadis

…si tous mes beaux nuages

remplissent ce papier


 
Charles de LA MOTHE, 1574
 

DE LA POÉSIE FRANÇAISE
et des œuvres d’Étienne Jodelle.

[…] 

Et en France [la poé­sie] eût été du tout abo­lie, si en cet âge der­nier le Roi Fran­çois pre­mier, réta­blis­sant les bonnes lettres, n’eût inci­té plu­sieurs esprits excel­lents qui sour­dirent en la fin de son règne, et au com­men­ce­ment de celui de son fils Hen­ry : les­quels repre­nant cette ancienne vigueur Fran­çaise, remirent sus la docte Poé­sie en leur langue. De ceux-là le pre­mier et le plus har­di fut Pierre de Ron­sard, gen­til­homme Ven­dô­mois, qui se fit auteur et chef de cette brave entre­prise, contre l’igno­rance et rudesse de ne sais quels Char­tier, Vil­lon, Cré­tin, Bou­chet, et Marot, qui avaient écrit aux règnes pré­cé­dents : et a tra­cé le che­min aux autres qui l’ont sui­vi. Le pre­mier qui après Ron­sard se fit con­naître en cette nou­velle façon d’écrire, ce fut Étienne Jodelle, noble Pari­sien : car dès l’an 1549 l’on a vu de lui plu­sieurs Son­nets, Odes, et Cha­ron­tides : et 1552 mit en avant, et le pre­mier de tous les Fran­çais don­na en sa langue la Tra­gé­die, et la Comé­die, en la forme ancienne.

En ce temps-là aus­si appa­rurent Baïf, et Du Bellay, très doctes Poètes, et autres en grand nombre, les­quels ont de leur vivant publié leurs écrits, ce que Jodelle ne vou­lut oncques faire : mais après sa mort, ses amis plus sou­cieux de sa mémoire que lui-même, et pour l’hon­neur de la France, ont recueil­li ce qu’ils ont pu de ses œuvres éga­rées, et de par­tie d’icelles ils ont fait impri­mer ce pre­mier vo­lume de Mélanges, pen­dant que l’on pré­pa­re­ra autres vo­lumes de choses mieux choi­sies et ordon­nées. Car expres­sé­ment l’on a mêlé en ce volume plu­sieurs pièces faites par l’au­teur aux plus tendres ans de sa jeu­nesse, comme la Tra­gé­die de la Cléo­patre, et la Comé­die d’Eu­gène, et quelques Chan­sons, Son­nets, et Odes que l’on pour­ra dis­cer­ner plus faibles que plu­sieurs autres faites depuis, afin que l’on con­naisse quel a été l’au­teur en ses écrits, et en son ado­les­cence, et en la suite de son âge plus viril. On y a mis aus­si aucuns poèmes impar­faits, parce que l’on n’en a encore pu retrou­ver le reste : Et a l’on pen­sé (quelque impar­faits qu’ils soient) que ce qui y est ne lais­se­ra de plaire, et pro­fi­ter aux Lec­teurs : De ceux-là sont les Contr’Amours, qui doivent con­te­nir plus de trois cents Son­nets : les Dis­cours de César au pas­sage du Rubi­con, qui se doivent mon­ter à dix-mille vers pour le moins, la Chasse qui n’est ici à moi­tié, et contre la Rière-Vénus, que l’au­teur pour sa mala­die ne put par­faire.

[…] 

Jouisse donc le Lec­teur de ceci cepen­dant : Et avant que juger de cette Poé­sie, je le prie de noter deux choses : l’une, que ores que par icelle l’on peut bien aper­ce­voir que l’au­teur avait bien lu, et enten­du les anciens, tou­te­fois par une superbe assu­rance ne s’est oncques vou­lu assu­je­tir à eux, ains a tou­jours sui­vi ses propres inven­tions, fuyant curieu­se­ment les imi­ta­tions, sinon quand expres­sé­ment il a vou­lu tra­duire en quelque Tra­gé­die : tel­le­ment que si l’on trou­vait aucun trait que l’on pût recon­naître aux anciens, ou autres pré­cé­dant lui, ç’a été par ren­contre, non par imi­ta­tion, comme il sera aisé à juger en y regar­dant de près. L’autre, que qui remar­que­ra la pro­pre­té des mots bien obser­vée, les phrases, et figures bien accom­mo­dées, l’élé­gance et majes­té du lan­gage, les sub­tiles inven­tions, les hautes con­cep­tions, la par­faite suite et liai­son des Dis­cours, et la brave struc­ture et gra­vi­té des vers, où il n’y a rien de che­vil­lé : se trou­ve­ra si affri­an­dé en ce style d’écrire sin­gu­lier, et pos­sible encore non accou­tu­mé entre les Fran­çais, que si après il prend les œuvres de plu­sieurs autres, il s’en dégoû­te­ra tant qu’il ne vou­dra plus lire ni esti­mer autres écrits que de Jodelle.

[…] 

Charles de LA MOTHE,
« De la Poésie française, et des Œuvres d’Étienne Jodelle, sieur du Lymodin »,
Les Œuvres et Mélanges poétiques
d’Étienne Jodelle
,
Paris, 1574, n.p.
[Gallica, ark:/12148/btv1b8609547g, PDF_16_19]
(texte modernisé).


 

Epitaphe de Iodele, par acrostiche & mesostiche.

En ceste lamE vn poëte repose,
Sur qui iadiS reluisoit clairement
Tout le plus saincT & plus rare ornement
Infus icI dans vne ame dispose.

En son corps ieunE il eut vne ame enclose,
N’ayant du bieN soucy aucunement,
N’estimant rieN que son contentement,
Et que la MusE entre toute autre chose.

Il feut cherI en la court de nos Rois,
Ou sa CliO retentissoit sa voix
D’vn ton bien granD animant ses ouurages.

En fin la ParquE esteignit ses beaux ans,
Lors que le cieL fasché contre ce temps,
Excitoit FrancE aux meurtres & carnages.

Pierre LE LOYER,
Érotopégnie, Paris, Abel L’Angelier, 1576,
Second Livre, sonnet XXV, f° 61v°
[Gallica, ark:/12148/bpt6k713176, PDF_139].

 
L’abbé GOUJET, 1748
 

ÉTIENNE JODELLE.

Étienne Jodelle, sur qui Ron­sard donne la supé­rio­ri­té à Jacques Grévin, comme vous venez de le voir dans les vers que je viens de citer[1], naquit à Paris l’an 1532 d’une famille noble, et fut Seigneur de la terre du Limo­din que Jodelle écri­vait toujours Lymo­din, contre la foi des titres ori­gi­naux qui n’auto­risent que la première ortho­graphe. Il se distin­gua de bonne heure dans le monde par ses poé­sies Françaises. Dès l’an 1549, n’ayant encore que dix-sept ans, on vit de lui des Sonnets, des Odes, et d’autres pièces de poé­sie qui lui firent beaucoup plus d’honneur qu’il n’en méri­tait.

[…] 

Jodelle se fit encore plus de tort par sa conduite et par sa manière de penser. Philo­sophe un peu cynique, il se plaignait toujours d’être négli­gé, et il ne savait ni faire sa cour, ni profi­ter de sa répu­ta­tion. Livré à ses plaisirs, il eut trop peu de biens pour les satis­faire longtemps. L’indi­gence se joignit à ses infir­mi­tés, et il mourut âgé de quarante et un ans, au mois de Juillet 1573.

[…] 

L’abbé GOUJET,
Biblio­thèque française,
ou Histoire de la Litté­ra­ture française,
tome 12, 1748, pp. 167-181
[Gallica, NUMM-50655, PDF_170_184]
(texte modernisé).


________

Notes

[1] La « vie » de Jodelle succède à celle de Jacques Grévin dans la Bibli­o thèque de l’abbé Goujet.



Mais tout orage noir

de rouge éclair flamboie



Liens

Études

* On peut lire un article de Pierre Lusson et Jacques Roubaud, Sur la devise « de noeud et de feu », un sonnet d’Étienne Jodelle. Essai de lecture rythmique, qui expose les principes de l’ana­lyse rythmique conçue par les auteurs, à partir de trois sonnets de Jodelle – article paru dans la revue Langue française, (volume 49, 1981) consul­table sur Persee, portail de publi­ca­tion élec­tro­nique de revues scienti­fiques en sciences humaines et sociales.

Liens valides au 23/05/19

* Sur le sonnet de la triple Hécate, au format PDF, de François Rastier, « Lune, Diane, Hécate », étude de séman­tique textuelle du sonnet de Jodelle Des astres, des forêts, et d’Aché­ron l’honneur, avec un excur­sus vers l’histoire des vers rappor­tés. Cette étude est le premier chapitre du livre second de Sens et textualité, paru en 1989, que l’auteur met en ligne inté­gra­le­ment dans la revue élec­tro­nique Texto !

Liens valides au 22/02/14


Biographie en ligne

* Une vie de Jodelle, très détaillée, sur le site des Amis de La Houssaye.


 


En ligne le 04/10/05.
Dernière révision le 10/05/20.