Pierre de RONSARD (1524-1585)
Paris, veuve Maurice de La Porte, 1553.

Ô Traits fichés dans le but de mon âme,
Ô folle emprise, ô pensers repensés,
Ô vainement mes jeunes ans passés,
Ô miel, ô fiel, dont me repaît Madame.

Ô chaud, ô froid, qui m’englace et m’enflamme,
Ô prompts désirs d’espérance cassés,
Ô douce erreur, ô pas en vain tracés,
Ô monts, ô rocs, que ma douleur entame,

Ô Terre, ô mer, chaos, destins et cieux,
Ô nuit, ô jour, ô Mânes stygieux,
Ô fière ardeur, ô passion trop forte :

Ô vous Démons, et vous divins Esprits,
Si quelque amour quelquefois vous a pris,
Voyez pour Dieu quelle peine je porte.

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de Muret

Ô traits fichés.) Il invoque toutes les choses qu’il peut voir, ou penser : et les prie de contem­pler la grandeur de la peine, qu’il souffre. Un sonnet tout semblable est dans Pé­trarque, qui se commence, O passi sparsi. D’espé­rance cas­sés. Il prend, cassé, ainsi que les Latins prennent, Cassus. Virgile,

Demisere neci : nunc cassum lu­mi­ne lugent.

[« celui qu’ils ont envoyé à la mort, ils le pleurent mainte­nant qu’il est privé de lumière », Éné­ide, II, 85.]

Mânes. Manes se nom­ment en Latin les âmes sorties des corps. Il faut natu­ra­li­ser, et faire Français ce mot-là, vu que nous n’en avons point d’autre.

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[texte modernisé]
[R]

 
 

En ligne le 04/03/16.
Dernière révision le 18/11/18.